Maintes fois pressenti comme prix Nobel de littérature, celui qui est considéré comme l’un des plus grands écrivains de son temps a nourri ses écrits de l’histoire chaotique de son pays
d’origine, l’Albanie, et de l’Europe des Balkans.
On ne va pas vous raconter qu’Ismail Kadaré, qui partage son temps entre l’Albanie et la France, est un boute-en-train. Le plus grand écrivain de culture balkanique, qu’on croise parfois aux alentours du Luxembourg, à Paris, et qui a ses habitudes au café Le Rostand, n’a rien d’un Woody Allen de l’Est, et son oeuvre, exceptionnellement dense, ne se trouvera pas, dans les bibliothèques, au rayon des humoristes. Mais si l’homme paraît sombre, inconsolable même, n’est ce pas d’avoir été le témoin privilégié des noires années du stalinisme et de l’effondrement d’un monde (la dictature du « pacha rouge » Enver Hojda, l’une des plus féroces d’Europe), chute dont il a fait la métaphore active et la colonne vertébrale de ses livres ? Né en 1936, Kadaré a étudié à Moscou et connu, en Albanie, l’existence très surveillée d’un intellectuel. Son premier livre, publié en 1962, Le Général de l’armée morte, a des accents d’épopée à la Buzzati (l’écrivain italien est connu pour le fantastique de son inspiration). Ce chef-d’oeuvre lui vaut d’être reconnu dans son pays d’abord, puis dans le monde entier : Hojda jalouse mais admire cet écrivain qui, pour la première
fois, donne de l’Albanie une autre image que celle d’un pays misérable, miné par l’analphabétisme, gouverné d’une main de fer qui ne laisse aucune liberté à ses citoyens. Loin de devenir un écrivain officiel, Kadaré se garde cependant de critiquer trop ouvertement le régime. Dans l’un de ses ouvrages les plus célèbres, Le Palais des rêves, il singe ainsi les travers du dictateur de l’époque, en racontant la fin d’Istanbul à l’heure où la capitale de l’empire ottoman agonisait sous la férule d’un inquisiteur despote caressant le projet de lire dans les rêves de ses sujets. « Avec ma femme, nous passions des nuits à discuter de ce qu’on devait couper, ou de ce qu’on pouvait, au contraire, prendre le risque de maintenir dans le texte final », raconte-t-il. Le livre est finalement publié, et les autorités font grise mine. Qu’importe : les Albanais, qui se jettent dessus, ont compris qu’ils pouvaient enfin entendre, dans un livre de leur concitoyen, le doux murmure de la résistance. Mais les autorités, consternées par ce succès, décident d’interdire le roman. Tout comme bon nombre d’oeuvres ultérieures de Kadaré. Pour autant, Kadaré ne se sent pas l’âme d’un dissident. S’il milite, c’est pour le droit à l’imagination: « J’étais écrivain avant d’être contestataire. » Ce qui, dans un pays qui tient le réalisme socialiste pour le seul art possible, est déjà une manière de tourner le dos à l’art officiel. Les romans de Kadaré sont nourris de quêtes métaphysiques et d’entreprises sans objet, de personnages absurdes qui s’agitent dans un monde inutile. L’oeuvre est considérable et Kadaré l’a, pendant des années, soigneusement revue et corrigée en vue de son édition définitive, redonnant à certains passages toute l’acidité qu’ils avaient dans son esprit avant qu’il soit obligé d’en atténuer le sens, pour cause de censure, au moment de la première parution. Ainsi Kadaré est-il devenu, tandis qu’il écrivait de nouveaux livres au rythme de cinq cents pages par an, une sorte d’archéologue de ses propres ouvrages, retrouvant les couleurs d’origine que la menace de censure avait ternies. Et le Nobel ? La question a fini par laisser de marbre ce géant des lettres albanaises, cité depuis vingt ans par les bookmakers à l’automne. L’aura, l’aura pas ? On verra comme un clin d’oeil du destin que l’écrivain qui a si souvent décrit des situations ubuesques et élevé l’incertitude au rang d’un des beaux-arts, ne puisse savoir à quel saint se vouer quant à sa consécration éventuelle par l’académie suédoise. Bon sujet, du reste, pour un esthète de l’absurde : un prochain roman de Kadaré ?
Didier Jacob
Ismail Kadaré est né le 28 janvier 1936 à Gjirokaster, dans le sud de l’Albanie. Il étudie la littérature à Tirana puis à Moscou. Après avoir entamé une carrière de journaliste, il devient romancier et publie de nombreux livres avant de demander et d’obtenir l’asile politique en France en octobre
1990, juste avant la chute de la dictature. L’essentiel de son oeuvre, un tableau sans concession du totalitarisme doublé d’une réflexion sur la violence et le crime au coeur des sociétés humaines, a été rassemblé dans une édition en douze volumes aux éditions Fayard. Il a reçu, en 2005, le Man Booker International Prize et, en 2009, le prix Prince des Asturies
Didier Jacob
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